Bendy : « Athée, je ne crois pas à la vie après la mort, mais je respecte les croyants »
Il y a des entrevues chez JDHH où l’on parle de musique, de projets et de carrière. Et puis, il y a celles où l’on prend le temps de parler de la vie, de ce qu’elle nous enlève, de ce qu’elle nous apprend et de ce qu’il nous reste après avoir traversé certaines épreuves.
Cette entrevue avec Bendy fait partie de celles-là.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que JDHH se penche sur le chemin parcouru par Bendy. En 2020, nous avions déjà exploré une autre facette de Bendy en parlant de sa carrière professionnelle et intellectuelle, qu’il a bâtie parallèlement au rap. Lui qui détient un doctorat de l’Université de Montréal a également réalisé deux postdoctorats, à McMaster et à l’UQAM.
Cette fois-ci, au fil de notre conversation, on découvre un homme qui se livre avec franchise sur des sujets qui ne sont pas toujours faciles à aborder. Le deuil, la perte d’un être cher, l’amour, l’attachement, le bonheur, la paternité et le temps qui passe. Bendy revient notamment sur le suicide de son ex-copine, une période qui a marqué sa vie et qui donne une autre dimension à ses réflexions sur la vie et sur la manière dont on apprend à continuer d’avancer.
On parle aussi de son fils, de ce qu’il souhaite lui transmettre, de sa vision de l’amour et de la personne qu’il aimerait devenir avec les années. Il aborde également sa vision de la mort, lui qui se décrit comme athée, tout en affirmant son respect envers les croyants.
Une conversation sincère et très personnelle. Bonne lecture.

Tu viens de célébrer tes 42 ans. Quand tu compares l’homme que tu es aujourd’hui à celui que tu étais à 32 ans, qu’est-ce que tu comprends mieux de toi-même aujourd’hui?
Donc, en langage hip-hop, tu veux que je te kick some knowl, c’est ça? (rires)
Plus sérieusement, je répondrais mes limites ou, disons, mes points à travailler. Je comprends mieux les façons qui me permettent de travailler mes angles morts. Dans la vie, chacun a sa courbe d’apprentissage. Il y a toujours une différence entre qui on est et ce qui est réaliste d’essayer de devenir. Après, faut aussi être discipliné, surtout psychologiquement. En deux mots, avoir la « volonté de ».
Les études, les postdoctorats, la vie professionnelle, la musique, la paternité… Quand tu regardes tout ce chemin parcouru, c’est comme si tu avais vécu plusieurs vies en une. Y a-t-il des choses que tu aurais aimé faire autrement, ou est-ce que tu regardes ton parcours sans regrets?
Vu comme de même, ça paraît beaucoup, mais bon, comme t’as dit, je ne sors pas du cégep non plus, j’ai une couple d’années de vie (rires). Alors oui, je suis devenu pas pire dans l’art du multitasking. J’ai toujours pensé qu’on pouvait accomplir ce qu’on voulait dans la vie, que sky is the limit. Faut que tu le sentes dans tes tripes, que tu y penses quand tu te lèves et tu y repenses quand tu te couches. Si tu le fais pendant plusieurs années, t’atteins peut-être pas ton objectif à 100 %, mais tu t’en rapproches assurément.
Donc, j’ai pas vraiment de regrets. Oui, j’aurais pu mettre plus de temps, d’énergie et d’argent dans la musique. Mais je regrette pas de m’être inscrit au doctorat plutôt que d’avoir lancé un album à l’époque. Je sentais que ma contribution serait plus significative dans le monde professionnel que dans le monde artistique. Mais après, j’aimerais avoir plus de rayonnement sur les tounes que je fais. Je ne mentirai pas, j’aimerais ça jouer sur beaucoup de playlists (rires). Pas spécialement devenir connu, j’ai fait le deuil de la notoriété, mais juste que plus de gens écoutent et apprécient mes chansons.
Puis, sur le plan professionnel, je progresse. J’ai de plus en plus de responsabilités. On peut pas prévoir ce que l’avenir nous réserve, mais quand tu vois un secteur, une filiale ou une organisation, l’important, c’est de garder sa flamme allumée. Et je reste inspiré par cette ligne de JAŸ-Z, mon rappeur préféré. Elle marie bien persévérance et ambition : « keep showing up until they call you chair ».
Tu as quitté le rap pendant plusieurs années et tu as continué à avancer dans ta vie sans être « Bendy ». Qu’est-ce que cette période t’a appris sur l’homme que tu es lorsque tu n’as pas besoin d’être artiste ou de porter une quelconque étiquette?
Bien, moi, je le vois plus au sens inverse. Tu ne nais pas artiste, tu le deviens. Il y a la vraie vie et puis après, tu construis ta musique, ton univers artistique. J’ai poursuivi ma vie, des rêves plein la tête, à essayer de faire mieux chaque jour pour moi et pour la collectivité plus généralement.
Beaucoup de choses m’ont inspiré, j’ai toujours eu une très grande curiosité. Ça va des artistes en tout genre, y compris les rappeurs, jusqu’aux gens d’affaires, en passant par les auteurs plus intellectuels. Chacun peut amener sa pierre à l’édifice, les bonnes idées viennent de toutes les sphères de la société. J’ai pris et retenu tout ce qui avait du sens pour m’aider à me projeter dans le futur, bref, pour avancer. Et peut-être un jour, me dire que j’ai réussi à accomplir de « grandes choses ».
Ton récent voyage en Europe t’a amené à découvrir le sud de la France. Quel moment de ce voyage t’a le plus marqué personnellement?
En fait, j’étais déjà allé deux fois à Marseille, donc ce n’était pas nouveau. Par contre, là, j’ai découvert Montpellier et surtout la Côte d’Azur. Je me rappellerai toute ma vie de la ride de moto à Monaco, de jour et de nuit. Quand t’es sur l’autoroute, tu traverses les tunnels dans les montagnes. Ça donne un peu l’impression d’être dans un James Bond (rires).
J’ai pas le budget pour y habiter, mais je repasserai volontiers! Et à certains endroits, la mer de la Côte d’Azur est très claire, ça accote presque la mer des Caraïbes, mais avec le cachet des montagnes. C’est à essayer dans sa vie.

Tu as vécu une perte extrêmement douloureuse il y a des années avec le suicide de ton ex-copine. Avec le recul, comment l’homme que tu es aujourd’hui a-t-il été transformé par cette épreuve?
Ma chanson « Sang d’encre » résume bien ce moment-là. Les gens donnent une image publique d’eux-mêmes, même dans l’intimité. Sous la surface souriante, il y a parfois des éléments plus sombres que la personne ne veut pas dévoiler. Faut pas avoir honte et plutôt en parler, même si c’est beaucoup plus facile à dire qu’à faire.
Aujourd’hui, je suis encore plus sensible à la détresse humaine, à la santé mentale, aux dépendances. Et au même moment, j’étais aussi en procès pour autre chose, donc oui, c’était clairement un été chargé, disons ça comme ça.
Après avoir traversé une épreuve aussi brutale, comment ta conception de l’amour, de l’attachement et du temps que l’on passe avec les gens a-t-elle évolué?
Je te rassure, je crois encore en l’amour (rires). Je suis même en couple et ça va bien. Faut essayer de profiter de chaque moment, la vie, c’est précieux.
Même dans des relations qui ne sont pas de nature amoureuse. Elles nous forgent, nous définissent jusqu’à un certain point. Mais tout peut basculer assez rapidement. Une série de désaccords, des fragilités psychologiques, des personnalités qui se braquent et deviennent irréconciliables.

Après avoir vu quelqu’un de proche de toi passer de la vie à la mort, quelle est aujourd’hui ta vision de ce qui se passe après? Crois-tu qu’il y a quelque chose après la mort? Et si oui, qu’est-ce que tu crois que c’est?
Je vais peut-être décevoir des gens, mais je suis athée et n’ai jamais vraiment cru en la vie après la mort. Dans ma famille, j’avais d’un côté des gens chrétiens et de l’autre des gens musulmans. Et des deux côtés, il y avait de grands écarts dans la pratique (ou non) au quotidien. Puis, pour certaines personnes, leur foi a évolué avec le temps.
Moi, dans mon cheminement de vie, disons que c’est pas là que j’ai trouvé mes réponses. Donc, je vis très bien avec la conception que, lorsque notre corps arrête de fonctionner, notre esprit s’éteint avec lui. Un peu comme ce serait le cas pour les êtres vivants dans le règne animal.
Cela étant dit, je respecte profondément les gens de toutes confessions et souhaite vivre dans une société libre où tout le monde peut exprimer sa religion ou son athéisme sans qu’il n’y ait de répercussions négatives. C’est vraiment ça, une société moderne et humaniste, à mon avis.
En vieillissant, qu’est-ce qui est devenu vraiment important pour toi et qui ne l’était peut-être pas autant lorsque tu étais plus jeune?
Il y a autant d’êtres humains que de dynamiques relationnelles qui peuvent s’instaurer. C’est pas toujours évident de jongler avec ça, et la simple rationalité ne suffit souvent pas à rallier tout le monde. Ça va de ta blonde à tes amis, en passant par tes collègues jusqu’à tes voisins. Donc, il faut essayer de s’adapter.
Quand on vient vers nous ou quand nous, on va vers les autres, déjà là, ça change la donne. Puis, t’as les sensibilités (et même les intérêts) de chacun qu’on découvre puis avec lesquels il faut composer. Aussi, et peut-être encore plus fondamentalement, j’ai appris à faire des deuils, sur tous les plans : matériel, professionnel, affectif, amical.
Tu es aussi un père. En regardant l’homme que tu es devenu et ce que la vie t’a appris, quelles sont les valeurs ou les leçons que tu veux absolument transmettre à ton fils?
Là-dessus, j’inviterais à écouter ma toune « Mon petit garçon ». Ça présente bien sa naissance et ses premières années de vie. De ne jamais abandonner ses rêves, d’être bienveillant envers autrui, puis tant mieux s’il peut épouser la justice sociale et les droits de l’homme.
Là, il est à l’âge où il apprend à gérer et à exprimer ses émotions. Et pour l’aider, j’ai un grand cadre de Keith Haring Humanism dans les escaliers. Disons que j’essaie de semer des graines.
La monoparentalité est arrivée très tôt dans ma vie de père, ça aussi, ça a été de l’adaptation. J’ai pas l’impression que mon fils s’en rend compte tous les jours, mais je pense que je fais une pas pire job (rires). Ça se peut que lui aussi ait à le vivre à son tour, alors tant mieux si je peux servir de modèle. J’espère qu’il prendra ce que je lui ai légué de plus beau, puis qu’il perfectionnera ce que j’avais à améliorer.

Avec les années, les réussites, les pertes et les changements de direction, quelles sont les choses que tu as appris à laisser derrière toi pour pouvoir avancer plus librement?
Bien, ça revient à faire des deuils, comme je te disais. C’est une chose de vouloir, c’en est une autre de laisser partir. Faut savoir retomber sur ses pattes. C’est correct d’être déprimé, mais pas trop longtemps. Faut se faire un plan de match et relever ses manches.
Puis après, le vent ne peut pas toujours aller contre toi. Mais des fois, si les planètes sont alignées, ça finit par marcher. Peut-être pas autant et aussi vite qu’on voudrait. Faut se rappeler que, peu importe la saison et la région où t’habites, un jour ou l’autre, le vent va souffler dans ta direction.
Et aussi garder en tête que le chemin est autant, voire plus, important que la destination. La vue au sommet peut être époustouflante, mais aussi de courte durée. Faut surtout aimer monter la montagne. Donc, si j’avais un seul conseil à donner, ça serait ça : dans la vie, faut bien choisir sa montagne.
Dans les moments que tu passes seul avec toi-même, quand personne ne te regarde, qu’est-ce qui te fait sourire et qu’est-ce qui t’émeut?
Sourire, c’est souvent les phrases avec des punchs. Que ce soit une réplique au bulletin de nouvelles, dans une série ou évidemment un gros punchline de rap (peu importe le style, incluant le battle rap). Sinon, j’aime l’humour aussi, encore là en restant ouvert aux différents âges et styles. J’ai toujours pensé qu’il y avait de l’intelligence dans l’humour.
Et je pense ça aussi des beaux gestes du quotidien, qui sont positifs, rassembleurs, désintéressés et font juste preuve d’humanité. C’est tout ça, en fait.
M’émouvoir, c’est souvent l’injustice ou les drames humains, ça suscite mon empathie. Les gens qui sont pris avec leur sort, malgré leurs efforts sincères. Donc, même chose, que ce soit dans une nouvelle, une chanson, un film ou une capsule sur les médias sociaux.
Si on se reparle dans dix ans, lorsque tu auras 52 ans, raconte-moi la vie que tu aimerais être en train de vivre à ce moment-là. Où aimerais-tu être, qu’aimerais-tu avoir accompli et surtout, quel genre d’homme aimerais-tu être devenu?
Rendu là, mon fils va être adulte. J’aurai plus à attendre ma fin de semaine sans lui pour sortir dans les bars (rires).
En ce moment, je suis à la tête de deux organisations avec un budget consolidé de 2 M$. Tant mieux si je peux faire progresser mes projets et multiplier mon budget. Ce qu’il faut, c’est essayer de dépasser nos objectifs et en faire profiter toute l’équipe.
Donc, rendu à la cinquantaine, j’espère avoir investi intelligemment, voyager encore plus pour goûter d’autres étoilés Michelin et toujours boire du meilleur vin rouge! J’ignore si je vais encore avoir le goût de faire du rap, ça, pour moi, ça a toujours été une grande question. Mais d’un autre côté, je vois tellement d’exemples ici, aux États-Unis et en Europe que, rendu là, je me dis : fuck it, I might as well (rires).

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